CHAPITRE QUARANTE-DEUX
Hélène Zilwicki n’était pas encore habituée à la notion selon laquelle, en cas de branle-bas de combat, son poste ne se trouvait plus sur la passerelle ni derrière une console d’armement mais sur le pont d’état-major du Quentin Saint-James, avec le commodore dont elle était l’officier d’ordonnance. C’était une sensation étrange et qui ne lui plaisait pas beaucoup… sans doute parce qu’elle n’avait réellement rien à faire. Oh, elle aidait à tenir et à mettre à jour le journal du bord, elle fouillait dans les bases de données du vaisseau si on avait besoin d’un détail dont aucun officier d’état-major ne disposait encore, et elle était disponible au cas où Terekhov aurait besoin de l’envoyer quelque part, mais ce n’était pas du tout la même chose. Logiquement, d’ailleurs. C’était un autre des aspects formateurs de son poste, qui l’insérait dans le circuit décisionnaire des officiers d’état-major comme une petite mouche attentive sur une cloison, et elle devait admettre qu’elle jugeait cela fascinant. Simplement, il lui semblait devoir agir, contribuer autrement que par sa simple présence aux nécessités du vaisseau.
À tout le moins, on avait enfin réussi à colmater les brèches dans l’état-major du commodore, aussi le pont ne paraissait-il plus aussi désert. Hélène soupçonnait Terekhov d’avoir en fait choisi les officiers qu’il comptait réquisitionner en Fuseau bien avant que l’escadre partit de Manticore. À son arrivée, il avait en tout cas paru savoir exactement qui il voulait, et, étant donné ses rapports nouveaux avec l’amiral Khumalo, qu’il eût obtenu gain de cause n’était guère surprenant, quoique nul n’eût été ravi à la perspective de lui abandonner ces gens-là.
C’étaient de bonnes recrues, songea Hélène, qui s’étaient bien adaptées au commodore et aux officiers du Quentin Saint-James. Elle appréciait en particulier le capitaine de frégate Stillwell Chassier, le nouvel officier opérationnel, qui répondait au surnom de « l’Échasse », et le capitaine de corvette Mateuz 0degaard, l’officier de renseignement d’état-major. Chassier était un grand rouquin natif de Gryphon – comme Hélène elle-même – qui s’entendait bien avec le capitaine Lynch, et Ødegaard lui rappelait par certains côtés son père. Blond et chétif, il n’aurait pu être plus différent d’Anton Zilwicki physiquement, mais tous les deux possédaient la même capacité de concentration logique, implacable et patiente sur la tâche en cours. Tous les deux savaient que, dans le combat entre l’eau et la pierre, c’était toujours l’eau qui gagnait.
Les autres nouveaux venus étaient le capitaine de corvette Mazal Inbari, l’astrogateur, et le lieutenant Atalante Montella, l’officier des communications. Ils étaient bien plus que compétents, et Hélène les appréciait assez mais ne les trouvait pas encore aussi sympathiques que Stillwell et 0degaard.
Pour le moment, toutefois, cette pensée n’était pas au premier plan de son esprit : assise très calmement devant son terminal, elle observait, à l’avant du pont d’état-major, un répétiteur principal nullement configuré en mode tactique ou astro-graphique mais faisant office d’écran sur lequel apparaissait le vice-amiral Michelle Henke.
En fait, Hélène le savait, l’image de l’amiral du Pic-d’Or occupait tous les écrans à bord de tous les vaisseaux de la Dixième Force, laquelle filait dans l’hyperespace en direction du système de Nouvelle-Toscane, à une vélocité apparente de trois mille fois celle de la lumière.
« Votre attention, s’il vous plaît », fit la voix du capitaine Edwards, l’officier de communications d’état-major de l’amiral. C’était probablement l’ordre le plus inutile de toute l’histoire de la Flotte royale manticorienne, songea la jeune femme dans un coin de son esprit, mais quatre-vingt-dix-neuf pour cent de son attention étaient déjà focalisés sur le visage fermé de l’amiral.
« Mesdames et messieurs, commença sans préambule Michelle Henke, à l’heure qu’il est, je suis sûre que vous avez tous une bonne idée de ce que renferme le rapport du Tristan. Pour ceux qui s’interrogeraient encore, je confirme que le Roland, le Lancelot et le Galahad ont été détruits par des unités de la Flotte des frontières de la Ligue solarienne sous les ordres de l’amiral Josef Byng. Le Tristan ayant été détaché pour observer les événements en Nouvelle-Toscane grâce à ses plateformes passives, nous possédons l’enregistrement détaillé de la destruction des trois vaisseaux. Ils ont été attaqués à bout portant, sans avertissement ni sommation, alors que leurs bandes gravitiques et leurs barrières latérales étaient baissées, par le feu d’énergie réuni de dix-sept croiseurs de combat et de huit contre-torpilleurs solariens. Pour l’instant, rien n’indique qu’il y ait des survivants. Nous continuons d’espérer, et secourir les nôtres sera notre plus haute priorité. Compte tenu des données rapportées par le Tristan, il est toutefois peu probable qu’il y ait quelqu’un à secourir. »
Elle marqua une pause. Hélène sentit se crisper les muscles de sa mâchoire lorsqu’elle visualisa ce qui s’était passé à bord des contre-torpilleurs du commodore Chatterjee. Contrairement à presque tous les spatiaux du Quentin Saint-James, elle était déjà montée à bord d’un vaisseau ayant été pris par surprise sous un lourd feu d’énergie à bout portant. À deux reprises, d’ailleurs, il y avait à peine plus d’un an T. Elle n’avait pas besoin d’imaginer hommes et femmes voyant soudain leur bâtiment éventré, ouvert sur l’espace, sans avoir eu le temps de se préparer avant que la tornade hurlante de l’atmosphère en fuite ne les propulse dans la mortelle étreinte du vide. Elle savait exactement ce qu’avaient ressenti les équipages des contre-torpilleurs, déchirés par des éclats et des fragments de coque de leur propre vaisseau, durant les courts instants où ils réalisaient qu’aucun d’eux n’atteindrait à temps une capsule de survie.
Il pouvait y avoir une poignée de survivants, bloqués dans des poches d’atmosphère, des sas sécurisés ou derrière des écoutilles de secours, mais il ne pouvait y en avoir beaucoup. Pas dans des bâtiments assassinés comme l’avaient été ceux du commodore Chatterjee.
« En ce moment, continua sans frémir le vice-amiral du Pic-d’Or, de la même voix égale, nous n’avons aucune idée de ce que nous trouverons en Nouvelle-Toscane à notre arrivée. Pour autant que nous le sachions, Néo-Toscans et Solariens ignorent que le Tristan était présent, encore plus que nous disposons d’un rapport précis de ce qui est arrivé. Puisqu’ils ne savent sans doute pas que le Tristan s’est échappé pour nous le transmettre, il est très possible qu’ils ne s’attendent pas à une réaction aussi rapide de notre part. C’est en fait la raison pour laquelle nous sommes partis en catastrophe. S’ils ne nous attendent pas, nous voulons arriver pendant qu’ils sont encore assis là, les doigts dans le cul, gras, bêtes et satisfaits. »
Pour la première fois, Henke montra une expression – un mince sourire affamé, un peu féroce.
« Nous savons ce qui a été détruit et qui a tiré sur qui, reprit-elle. Ce que nous ne savons pas, c’est pourquoi. Il n’y avait eu aucune communication entre les croiseurs de combat solariens et nos contre-torpilleurs depuis plus de deux heures avant que l’amiral Byng n’ouvre le feu. D’après les données provenant des plateformes ELINT du Tristan, le Roland était en passe d’ouvrir un lien de communication avec un des vaisseaux de la Ligue au moment où il a été détruit. Il ne semble pas que ce lien ait été établi ni que les deux bâtiments aient communiqué au moment où les Solariens ont tiré.
» D’après les analystes, il est au moins possible que les Solariens aient répondu à ce qu’ils percevaient comme une attaque. »
Hélène sentit physiquement la vague d’incrédulité qui roula sur le pont d’état-major à cette affirmation, et elle la partagea pleinement. Trois contre-torpilleurs attaquant dix-sept croiseurs de combat plus leurs soutiens ? Cette seule idée était absurde !
« Je ne dis pas qu’un commandant de flotte compétent serait la proie d’une telle… perception erronée, continua Michelle Henke comme si elle avait entendu les pensées d’Hélène. Nous savons toutefois qu’une des plus grandes bases spatiales néo-toscanes a été anéantie juste avant que les Solariens n’ouvrent le feu. Cette destruction a été le résultat d’une explosion nucléaire. L’analyse de sa signature énergétique montre clairement qu’elle a été provoquée par une bombe d’assez faible puissance, sans doute aux alentours de deux cents kilotonnes. Ce n’était pas un accident industriel mais un attentat délibéré. Il est concevable que, vu les tensions entre l’Empire stellaire et la Nouvelle-Toscane, l’amiral Byng se soit imaginé que le commodore Chatterjee était responsable de la destruction de la base. »
Elle laissa ses auditeurs digérer cela quelques instants, trouver d’eux-mêmes les implications.
Si ce n’était pas nous, et je sais très bien que ce n’était pas nous, songea Hélène, alors c’était forcément quelqu’un d’autre. Et si les Solariens ont cru que c’était nous, ce n’était bien évidemment pas eux. Ce qui ne laisse que…
« On estime les pertes néo-toscanes comprises entre quarante et cinquante mille victimes, dit l’amiral. Nous ne pouvons pas savoir s’il y avait un équipage à bord de l’Hélène Blondeau lorsqu’il a mystérieusement explosé en Péquod, mais nous savons que la base spatiale était occupée et pleinement opérationnelle au moment de sa destruction. Les responsables, quels qu’ils soient, ont donc délibérément tué tous ces gens.
» Nos agents de renseignement croient à la possibilité que quelqu’un manipule la Ligue solarienne pour lui faire déclarer la guerre à l’Empire stellaire. Je suis sûre que je n’ai pas besoin de vous rappeler les efforts en ce sens ayant eu lieu l’année dernière en Faille, Montana et Monica. Il pourrait – j’insiste sur le conditionnel – s’agir du même genre de complot.
» Malgré cela, il existe une différence énorme entre les événements ayant provoqué la visite du commodore Terekhov en Monica et notre propre visite en Nouvelle-Toscane. Cette fois, des vaisseaux de guerre manticoriens – des vaisseaux de la Reine – ont été détruits, impitoyablement et sans sommation, et le doigt qui a appuyé sur le bouton – pour quelque raison que ce soit – était solarien. En conséquence, mesdames et messieurs, nous sommes à présent en guerre contre la Flotte de la Ligue solarienne. »
La moelle des os d’Hélène lui sembla se figer et, pour la première fois depuis qu’elle s’était retrouvée enfermée à treize ans dans les sous-sols obscurs de la Vieille Chicago, elle eut l’impression d’être un petit rongeur entre les pattes d’un hexapuma. La simple idée de la taille monstrueuse de la Ligue, des forces littéralement inépuisables qu’elle pouvait construire et mettre en service avait de quoi inspirer la terreur à l’âme la plus hardie.
« Le ministre spécial Bernardus Van Dort se trouve avec moi sur notre vaisseau amiral en tant que représentant personnel direct du Premier ministre Joachim Alquezar, de la baronne de Méduse et de Sa Majesté, reprit Henke après une nouvelle pause, et une mission diplomatique spéciale a été envoyée dans le système de Meyers avec les données de capteurs du Tristan pour exiger une explication de la Direction de la sécurité aux frontières. Bien entendu, nous continuons d’espérer qu’il sera possible de tuer dans l’œuf cette confrontation avec la Ligue, mais, pour cela, il convient d’empêcher la situation au sein du Quadrant de déraper : les pièces à conviction doivent être préservées, une enquête complète menée sur les événements, et l’ensemble devra être vérifiable.
» En raison de toutes ces considérations, nos instructions sont d’aller en Nouvelle-Toscane. Quand nous y serons, j’ai ordre d’exiger que l’amiral Byng mette ses vaisseaux en panne, que le gouvernement de Nouvelle-Toscane abaisse ses défenses et que tous coopèrent avec nous, jusqu’à ce qu’une commission d’enquête manticorienne ait déterminé ce qui s’est réellement passé il y a onze jours. Monsieur Van Dort représentera l’Empire stellaire, aussi est-ce lui qui transmettra nos exigences au gouvernement néo-toscan, mais c’est la Flotte de Sa Majesté qui veillera à ce qu’elles soient respectées. »
Elle s’interrompit à nouveau, regardant tout droit les dizaines d’écrans de visualisation à bord des vaisseaux sous ses ordres durant ce qui parut une éternité, une expression dure comme le roc sur son visage noir. Puis elle reprit d’une voix mesurée mais inflexible :
« Pour être franche, je suis loin d’être sûre que l’amiral Byng accède à nos demandes. Je lui en donnerai la possibilité mais je ne doute pas que beaucoup d’entre vous aient eu une expérience personnelle de la manière dont des Solariens répondent à de telles exigences de la part de « néobarbares ». Ne vous méprenez pas, mesdames et messieurs : s’il n’obéit pas volontairement, nous l’y obligerons. Être raisonnable est une chose, être faible en est une autre : nous devons apprendre ce qui s’est produit en Nouvelle-Toscane – et qui en est responsable – si nous voulons garder un espoir de maîtriser cette situation. Ni la baronne de Méduse, ni l’amiral Khumalo, ni monsieur Alquezar, ni monsieur Van Dort ni moi-même ne désirons une guerre contre la Ligue solarienne. Toutefois, à moins que nous ne puissions l’empêcher ici et maintenant, les premiers coups de cette guerre ont déjà été tirés, et nos ordres sont d’agir en conséquence. »
« On vient encore de recevoir une dépêche de Nouvelle-Toscane, Valéry, dit Hongbo Junyan. Il y est question d’un vaisseau ayant explosé en Péquod.
— Vraiment ? » L’acteur le plus expérimenté n’aurait pas renié l’air de surprise polie de Valéry Ottweiler. Lequel haussa un sourcil à l’adresse de l’écran de com. « Et quand cet événement s’est-il produit ?
— Il y a presque exactement six semaines T, répondit Hongbo, les yeux plissés.
— Je vous avais bien dit que mes messages de la planète mère affirmaient de nouvelles instructions envoyées aussi en Nouvelle-Toscane, remarqua le Mesan.
— En effet. » La capacité que manifestait Manpower à coordonner la circulation de messages sur de longues distances commençait à intriguer le vice-commissaire. Pour le moment, toutefois, il avait d’autres chats à fouetter.
« Lorcan va me demander un conseil, dit-il, et Ottweiler haussa les épaules.
— Il est assez clair que la situation s’envenime rapidement, dit-il. Si j’étais le commissaire Verrochio, j’aimerais être sûr de disposer d’une force adéquate au cas où un imprévu ennuyeux se produirait en l’absence de l’amiral Byng.
— Et vous pensez qu’on pourrait trouver cette force adéquate, par exemple, en Macintosh ?
— Compte tenu des circonstances, c’est exactement là que je regarderais en premier, Junyan, acquiesça Ottweiler. Quoiqu’il soit sans doute préférable de la rapprocher encore dans un avenir proche.
— Je pensais que ce serait votre avis. » Hongbo eut un fin sourire. « Eh bien, comme toujours, j’ai été ravi de m’entretenir avec vous, Valéry. Merci du conseil.
— À votre service, Junyan, dit le Mesan en tendant la main vers le bouton qui couperait la communication. Entièrement à votre service. »
« Alors, ils n’ont toujours pas de meilleure explication, Karlotte ? »
L’amiral Josef Byng ne se détourna pas de la baie d’observation démodée, en plastoblinde, du pont d’observation du Jean Bart. Les mains serrées derrière le dos, il observait le volume d’espace qu’avait occupé une base du nom de Giselle… et trois contre-torpilleurs manticoriens.
« Non, monsieur, admit le contre-amiral Thimár en se demandant quelles pensées passaient par la tête de son supérieur.
— Et je suppose le capitaine Mizawa toujours aussi peu coopératif.
— Eh bien, en la matière, monsieur…
— Je vous en prie, Karlotte. » Byng secoua la tête sans cesser de contempler l’espace. « Je doute qu’il y ait le moindre mouchard ou dispositif d’écoute ici. Alors permettez-moi de poser la question plus directement. Le capitaine Mizawa nous refuse toujours l’accès aux originaux de ses journaux de passerelle ?
— Oui, monsieur, confirma Thimár sans enthousiasme. Il se dit prêt à nous en fournir des copies certifiées conformes mais pas les originaux.
— Je vois. »
L’esprit de Byng fonctionnait à toute allure tandis qu’il poursuivait son étude des étoiles muettes. Thimár, il en était sûr, ne doutait pas plus que lui que Mizawa fit plus que se couvrir à la manière traditionnelle. Malgré leur différence astronomique de grade et le fait qu’il n’appartenait qu’à la Flotte des frontières, le commandant du Jean Bart ne se donnait pas même la peine de dissimuler son mépris. Or, en plus des journaux de passerelle, il y avait les mémos rédigés par ce petit lieutenant sans estomac… Askew, c’était bien ça ? Si Mizawa était bel et bien en train de monter un dossier contre son amiral, il voyait sûrement en ces derniers des bûches supplémentaires à jeter sur le feu. De vraies absurdités, certes, comme l’avaient démontré Karlotte et Ingeborg, mais que Byng les eût rejetées aussi sommairement, comme autant de détritus, pourrait être considéré comme un indice supplémentaire de… précipitation de sa part. D’une certaine tendance à négliger sans hésiter les points de vue et conseils des autres, y compris de son capitaine de pavillon. Peut-être même la preuve qu’il agissait régulièrement avant de réfléchir.
Compte tenu de ce qui s’était produit en Nouvelle-Toscane – et comment –, cela pourrait se révéler très regrettable… à moins que cela ne s’avérât d’abord bien plus fâcheux pour le capitaine Mizawa, bien sûr. C’était à ce genre de coup de main que servaient les amis haut placés.
Hélas ! il y avait les fameux journaux de passerelle, et Byng maudissait son impétuosité. Il avait bel et bien réagi trop vite, cette fois – il l’admettait au moins en lui-même –, et on comptait en profiter pour le perdre. Le commandant du Jean Bart détenait l’enregistrement de sa propre voix affirmant qu’aucune trace de missile n’avait été détectée. À moins qu’un malheur n’arrive à cet enregistrement – or, d’après Ingeborg, Mizawa affirmait que, les systèmes informatiques de son vaisseau étant… moins sûrs qu’il ne l’avait cru, il avait pris des précautions appropriées –, le fait serait difficile à évacuer du rapport de l’inévitable commission d’enquête. Étant donné la conjoncture, les tensions croissantes entre la Nouvelle-Toscane et l’Empire stellaire de Manticore, aucune commission formée d’officiers expérimentés ne mettrait en doute la responsabilité écrasante qu’avait Byng d’assurer la sécurité de ses propres vaisseaux en neutralisant la menace que représentaient les croiseurs légers manticoriens. L’annihilation soudaine d’une grande base spatiale, conséquence évidente d’une attaque hostile, ne lui avait laissé d’autre choix que d’agir comme il l’avait fait. N’importe quelle commission l’admettrait !
À moins qu’un cœur tendre ou un apologiste des Manties ne mît la main sur un enregistrement de son propre capitaine de pavillon niant que la destruction fût bien la conséquence d’une attaque hostile, avant même que l’ordre de tirer n’eût été donné.
Je n’aurais jamais dû le conserver quand on m’a confié la force d’intervention, songea Byng, sombre. J’aurais dû le déposer et me trouver un commandant de la Flotte de guerre fiable pour prendre sa place. Un type à la compétence – et à la loyauté – duquel j’aurais pu me fier. Ce fumier était furieux dès le départ de voir arriver un officier général de la Flotte de guerre. Il n’attendait qu’une occasion de me poignarder dans le dos – c’était à ça que servaient ces maudits mémos du lieutenant Machin – et voilà que les putain de Manties et les Néo-Toscans lui ont offert un poignard.
Il se rendit compte qu’il serrait trop les mâchoires lorsqu’il commença à avoir mal aux dents, et il se força à se détendre – du moins autant qu’il le pouvait –, tout en se demandant encore une fois ce qui avait bien pu se passer en réalité. Il avait déjà rédigé le premier jet de son rapport officiel, expliquant ce qui avait dû se produire, mais ce n’était pas la même chose que ce qui s’était produit pour de bon.
Autant qu’il détestât Warden Mizawa, il devait admettre que l’homme avait raison au moins sur un point. Quoi qui fût arrivé à Giselle, les dégâts n’avaient pas été infligés par les batteries à énergie d’un vaisseau de guerre ni par une tête laser. Il s’était agi d’une bonne vieille bombe nucléaire de contact, et strictement rien n’indiquait de quelle manière elle avait atteint la base.
Mizawa, Byng le savait, croyait à un sabotage. Selon lui, si nul n’avait détecté le vecteur de la bombe, c’était qu’elle avait sans doute été dissimulée dans une soute et apportée à bord clandestinement pour une mise à feu retardée ou commandée.
L’amiral comprenait ce raisonnement, mais même Mizawa ne pouvait expliquer qui l’avait introduite dans la base, ni pourquoi. Peut-être les Néo-Toscans avaient-ils exagéré les provocations subies de la part des Manties. Si Byng avait dû, comme eux, se frotter à ces connards arrogants de néobarbares, il n’aurait pas non plus perdu de temps à chercher l’éclairage le plus loyal possible à jeter sur leurs actes quand il les aurait rapportés à quelqu’un d’autre. Exagérer, toutefois, n’était pas synonyme de faire sauter des bases : il ne concevait tout bonnement pas qu’un gouvernement planétaire pût sacrifier quarante-deux mille de ses citoyens pour noircir la réputation de l’autre camp dans une guerre commerciale. Il avait déjà vu à l’œuvre des individus cyniques, froids et calculateurs, mais ça, c’était trop.
Toutefois, s’il ne s’agissait pas des Néo-Toscans eux-mêmes, qui était coupable ? Voilà une question à laquelle il ne pouvait répondre… à moins, bien sûr, que ce ne fût bien les Manties. Ils auraient fort bien pu choisir de transporter une bombe à bord de la base, après tout. Par ailleurs, cette dernière constituait une cible figée, sans barrières latérales ni bandes gravitiques pour la protéger. Ils auraient pu lui décocher un petit missile purement balistique durant leur approche de la planète. Arrivant sans propulsion, sans signature énergétique pour le faire repérer, ce projectile aurait frappé Giselle sans que quiconque – y compris les techniciens sur capteurs du si parfait commandant Mizawa – ne le repère. Au demeurant, n’importe qui, au sein du système stellaire, aurait pu en faire autant.
À condition, en tout cas, d’avoir un mobile.
Byng se secoua. Tout cela n’arrangeait rien et il ne pouvait se permettre de ne rien arranger. S’il voulait préserver sa carrière – et aller au fond du mystère par la même occasion –, il lui fallait trouver le moyen de prendre l’avantage sur Mizawa. Ou encore convaincre les Néo-Toscans de lui donner un quelconque groupe terroriste susceptible d’avoir introduit une bombe dans la base spatiale ou lancé un hypothétique missile balistique.
À titre personnel, il préférait l’idée de pressurer Mizawa. Une haine intense, mutuelle et profonde aurait sans doute constitué une raison suffisante, mais il fallait aussi considérer le précédent. Les commandants de la Flotte des frontières ne devaient pas être encouragés à faire chier les amiraux de la Flotte de guerre. Et il y avait encore plus grave : sans cette regrettable histoire d’absence de détection de tir de missile ou d’armes à énergie par les Manties, il ne faisait aucun doute dans son esprit que les conclusions de la commission d’enquête lui seraient favorables. L’intérêt du service jouerait un rôle, bien sûr, de même que le désir naturel d’un conseil d’officiers généraux de protéger la réputation d’un pair contre accusations imméritées et diffamation. Mais, plus important que tout, même si les Manties n’avaient pas tiré le missile ou introduit la bombe nucléaire, tout cela restait de leur faute. C’étaient eux qui avaient harcelé les Néo-Toscans après avoir poussé leur infernale interférence avec le libre-échange dans un volume d’espace où ils n’avaient légitimement rien à faire. Sans la confrontation entre leur soi-disant Empire stellaire et la Nouvelle-Toscane, le commissaire Verrochio n’aurait jamais suggéré à Byng de venir ici, ce qui aurait privé les responsables de cet acte immonde (quels qu’ils fussent) des circonstances tendues ayant conduit l’amiral à détruire les Manticoriens. Au bout du compte, ces derniers étaient donc seuls responsables de leurs malheurs.
Il fallait simplement réussir à rendre cette vérité évidente aux yeux de qui ne se trouvait pas là sur le moment.
« Très bien, Karlotte, dit-il, regardant toujours par la baie d’observation, nous allons peut-être devoir passer à l’offensive contre messieurs Vézien et Dusserre. Je ne veux pas en arriver à une confrontation officielle ni avoir l’air de présenter un ultimatum, donc je désire que vous contactiez monsieur Dusserre. Faites-le vous-même. Quand vous l’aurez joint, dites-lui – de chef d’état-major à chef de cabinet – que, selon vous, je m’impatiente. Rappelez-lui la valeur de l’amitié de la Flotte de la Ligue et de la DSF pour la Nouvelle-Toscane puis demandez-lui s’il ne dispose pas d’un groupe de dissidents locaux ayant pu délibérément provoquer l’incident en sabotant la base spatiale.
— Bien, monsieur, dit Thimár, visiblement insatisfaite.
— Je ne dis pas que c’est la solution idéale, Karlotte, gronda Byng. Nous devons aussi travailler sur Mizawa. Je suis sûr que nous réussirons à trouver le levier convenable si nous cherchons assez. Mais, s’il s’avère que nous ne réussissons pas à lui faire voir la lumière, nous aurons besoin d’une position de repli.
— Compris, monsieur », conclut sa subordonnée.
Maitland Askew, installé dans sa cabine étriquée à bord du VFS Restitution, se faisait du souci. Il s’en faisait d’ailleurs énormément depuis deux ou trois semaines.
Son exil sur le Restitution s’était révélé aussi déplaisant que prévu. L’amiral Sigbee s’était montré vaguement aimable, tout en parvenant à lui expliquer (sans le dire clairement) qu’il était certes prêt à obliger son vieil ami le commandant Mizawa mais ne désirait pas être pris dans le feu croisé d’une dispute entre lui et un amiral de la Flotte de guerre. Askew n’était pas sûr que Sigbee eût vu l’un ou l’autre de ses mémos et doutait qu’elle le lui aurait dit si tel avait été le cas.
Dans l’esprit des autres officiers d’état-major – ou de ceux du Restitution –, il devait avoir merdé de manière monumentale pour se voir aussi sommairement assigner à de nouveaux devoirs. Le capitaine Breshnikov, qui commandait le vaisseau, semblait partager ce point de vue. C’était assez douloureux pour Askew, qui savait son nouveau et son ancien commandants amis depuis des années. Quoique Adolf Breshnikov ne fût pas allé jusqu’à le piétiner en personne, il n’appréciait à l’évidence guère un officier ayant pu royalement fâcher un type comme Mizawa au point d’être chassé de son vaisseau.
Toutefois, aussi dur que cela fût, ce n’était pas le pire. Le pire était qu’à bord du Restitution il fût seul à savoir qu’un imbécile en uniforme d’amiral – celui qui avait assassiné les équipages de trois contre-torpilleurs manticoriens dans une crise de panique irraisonnée – non seulement ignorait mais voulait ignorer quelle vilaine surprise lui réserveraient peut-être les Manties lorsqu’ils franchiraient l’hyperlimite, les yeux injectés de sang.
« Je vous répète que c’est cette salope cinglée d’Anisimovna, Max !
— Calmez-vous, Damien ! dit sèchement Vézien, le Premier ministre.
— Que je me calme ? répéta Damien Dusserre, incrédule. Je vous dis que notre soi-disant amie et alliée a assassiné plus de quarante-deux mille de nos concitoyens, y compris le cousin au deuxième degré du président Boutin, et vous voudriez que je me calme ?
— Oui. Et aussi que vous arrêtiez de tourner comme un animal en cage. Asseyez-vous ! »
Dusserre le fixa un instant avec de grands yeux puis il obéit, s’installant dans un fauteuil. Ou plutôt sur un fauteuil, où il ne parut qu’accroupi, prêt à bondir sur ses pieds d’un instant à l’autre.
« Maintenant, respirez à fond, comptez jusqu’à cinquante et dites-moi si vous voulez vraiment que j’informe l’amiral Byng que l’agent de Manpower dont nous nous sommes servis pour pousser la Ligue solarienne à attaquer les Manticoriens – ce qu’elle vient de faire, je me permets de le rappeler – est responsable de la destruction de Giselle, laquelle a déclenché son action. »
Dusserre le fixa avec colère et ouvrit la bouche. Toutefois, il la referma aussitôt. Le Premier ministre hocha la tête.
« C’est bien ce que je pensais.
— Parler d’Anisimovna à Byng n’est peut-être pas la meilleure idée de la Galaxie, dit le ministre de la Sécurité, entêté, mais, tôt où tard, il faudra lui dire quelque chose, Max, à lui et aux journalistes.
— Bien sûr. Tôt ou tard. En attendant, il y a un ou deux points auxquels j’aimerais que vous réfléchissiez. D’abord, où en êtes-vous de déterminer comment Anisimovna – ou n’importe qui d’autre – aurait pu procéder ?
— Nulle part, gronda Dusserre. On cherche encore mais, de quelque manière qu’elle ait procédé, quels que soient les canaux dont elle s’est servie, c’est enterré profond. Très profond. Pour être franc, étant donné que nous n’avons rien trouvé de plus que durant les dix premiers jours, je ne crois pas que nous réussirons jamais à le déterminer.
— Bien. Ce qui m’amène à mon deuxième point. Selon vous, y a-t-il quelqu’un, en dehors d’Anisimovna, qui aurait pu faire ça ?
— Non, répondit Dusserre – mais sa voix manquait de conviction, et Vézien eut un rire dur.
— Non ? » Le Premier ministre secoua la tête. « Ce n’est pas vous, il y a quelques mois, qui nous faisiez un superbe exposé détaillé sur nos « fronts de libération » et nos maniaques de l’insurrection en général ?
— Si, mais…
— Ah, ah ! » Vézien agita un doigt réprobateur. « J’essaie juste de vous montrer que mademoiselle Anisimovna n’est pas la seule suspecte. D’ailleurs, que vous ayez épié tous ses liens de communications avant et pendant la visite manticorienne lui donne un encore meilleur alibi.
— Peut-être. Mais ça ne change pas ma conviction, et celle d’une majorité de mes meilleurs analystes, qu’elle et Manpower ont fait ça pour obtenir exactement la réaction de cet imbécile de Byng.
— Pour ne rien vous cacher, j’ai tendance à partager cette conclusion, admit enfin Vézien, lugubre.
— Hein ? » Dusserre cligna des yeux puis se secoua avec fureur. « Alors pourquoi diable m’avoir forcé à supporter tout ce cirque depuis trois semaines ?
— Parce que ça n’a pas d’importance », répondit lourdement le Premier ministre. Comme son compagnon le considérait avec incrédulité, il haussa les épaules.
« Écoutez, Damien. Nous ne pouvons pas ramener les morts à la vie ni gommer la destruction de ces trois vaisseaux de guerre manticoriens. Ces horreurs nous sont imposées et nous ne pouvons les changer, quoi que nous fassions. À partir de maintenant, nous devons les considérer comme faits acquis.
» On peut tout à fait lancer une grande enquête tapageuse si on en a envie. Au bout du compte, toutefois, elle ne pourra atteindre que deux conclusions : soit Giselle a été détruite par des « ennemis inconnus », que nous n’avons pas encore réussi à identifier, soit elle l’a été sur les ordres d’Anisimovna. Si nous désignons un groupe local comme coupable, nous admettons qu’une bande de malades mentaux du cru a fait sauter toute une base spatiale et tué plus de quarante mille Néo-Toscans. Vous tenez à donner un pareil encouragement à tous ces dingos ? Moi, j’aimerais autant que nous ne nous retrouvions pas avec une Nordbrandt de chez nous, décidée à faire sauter la planète.
» D’un autre côté, si nous accusons Anisimovna et si nous rendons l’information publique, il nous faudra bien expliquer pourquoi elle a agi ainsi. Je ne crois pas qu’on ait beaucoup de succès si on essaie de la présenter comme une espèce de tueuse en masse psychotique qui a choisi la Nouvelle-Toscane au hasard comme cadre de ses derniers milliers d’assassinats. Pour moi, le scénario le plus probable serait que nous en arrivions à nous trahir, à révéler les petits détails sordides de notre accord avec elle et Manpower, et à devenir au moins indirectement responsables de tous ces morts dans l’opinion publique. Et aussi aux yeux de Manticore. Je ne crois pas non plus que ce serait très sain pour notre tranquillité, et vous connaissez aussi bien que moi la réaction typique des Manties à des attaques contre leurs bâtiments de guerre depuis un siècle T. Je crois que la visite d’une ou deux escadres de vaisseaux du mur manticoriens n’aiderait pas beaucoup notre infrastructure à compenser la perte de Giselle, et ça n’aiderait en rien votre carrière ni la mienne.
— Qu’est-ce que vous suggérez, alors ? » Dusserre observait Vézien avec beaucoup d’attention. Il était presque sûr de savoir où il voulait en venir mais certains raisonnements devaient être exprimés à voix haute.
« De notre point de vue, la meilleure explication possible reste la responsabilité des Manties. Nous prenons les relevés de nos plateformes de capteurs à l’arrivée de leurs vaisseaux dans le système, et nous y ajoutons une trace de missile possible allant de l’un d’eux à la base spatiale. Nous envisagions déjà une manœuvre dans ce style, de toute façon ; à présent, nous n’avons d’autre choix que de passer à l’acte sans tarder. Vous pouvez être furieux contre Anisimovna si ça vous fait plaisir. Je vous y aiderai et, si jamais l’occasion se présente, d’ici quelques années, j’apprécierai que votre ministère en finisse avec elle de la manière la plus déplaisante possible. Pour l’heure, toutefois, c’est elle qui possède l’unique capsule de survie en vue. Nous avons Byng à domicile, qui manifeste lui aussi un grand intérêt à prouver la responsabilité des Manties en ce qui concerne Giselle. Nous allons le travailler – subtilement, bien sûr – pour être sûrs que nous sommes tous toujours sur la même longueur d’onde, qu’il est prêt à appuyer notre trace de missile manticorien, puis nous annonçons notre découverte. À partir de là, tout le projet sera remis sur les rails. »
Dusserre avait l’air d’un homme venant de prendre une bouchée de son fruit préféré et d’y découvrir un ver coupé en deux. Il ouvrit la bouche pour protester puis y renonça.
« Et si Manpower nous encule encore à l’avenir ? demanda-t-il aigrement.
— Eh bien, on se fera enculer. Mais cette fois-là, au moins, on s’y attendra. Vous, je ne sais pas, mais moi, compte tenu des autres options, je trouve l’idée de me faire enculer par nos amis mesans infiniment plus douce qu’autrefois. D’un autre côté, si nous mettons Byng de notre côté, et si la Ligue fait ce qu’elle est censée faire, si elle leur donne ce qu’ils veulent depuis le début, je ne vois pas pourquoi ils s’en prendraient encore à nous. »
Dusserre médita ces paroles un moment, et le Premier ministre se demanda dans quelle mesure la colère frustrée du ministre de la Sécurité venait du fait qu’ils avaient été bernés – et trahis – par Manpower, et dans laquelle elle venait des énormes pertes en vies humaines à bord de Giselle.
À titre personnel, Vézien aurait volontiers étranglé Anisimovna de ses propres mains. Il n’avait jamais signé pour faire massacrer ses concitoyens en guise de vitrine politique pour forcer la main des Solariens, et il était tout à fait sérieux lorsqu’il parlait de faire abattre plus tard la Mesane. En fait, il avait hâte d’en arriver là, simplement pour que justice soit faite. Pour le moment, toutefois, elle les tenait en son pouvoir. S’ils étaient presque certains de sa culpabilité, ils ne pouvaient lui attribuer cet assassinat massif sans conséquences militaires et politiques désastreuses, aussi bien intérieures qu’étrangères.
« Ça ne me plaît pas », dit enfin Dusserre sur un ton presque badin, admettant sa défaite. Le Premier ministre eut un rire évoquant un aboiement.
« Ça ne vous plaît pas ? Et qu’est-ce que vous croyez que ça me fait, à moi ? Si vous vous rappelez bien, Nicolas et moi sommes les membres du gouvernement qui ont le plus soutenu Anisimovna quand elle nous a soumis son idée. Je vous parie qu’elle envisageait un coup pareil, en supposant que ce soit profitable, depuis le début, et je ne m’en suis même pas douté. Rien ne saurait me faire plus plaisir que de descendre moi-même cette salope, croyez-moi, ou de la faire disparaître dans un des camps de rééducation du Nord et de l’y laisser pourrir quelques décennies. Mais on ne peut pas. En ce moment, elle nous tient par les couilles, et on ne peut rien y faire sans aggraver encore la situation. »